La social-démocratie en renfort du macronisme

Raphaël Glucksmann : « Je veux construire une grande force social-démocrate » – 10 juillet 2024 
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Si le concept de « social-démocratie » est utilisé depuis le milieu du XXe siècle, principalement par les partis et représentant·es politiques de centre-gauche, centre et parfois centre-droit, il nous est annoncé ces dernières années, dans les médias et dans de nombreux discours politiques, sa nécessaire résurgence pour nous éviter deux menaces : l’avancée électorale de l’extrême droite et l’excessive radicalité de la gauche de rupture.

Alors, au prisme de ce constat, il est légitime de se demander : à quoi sert donc la social-démocratie et ses représentations ? Est-elle cet horizon, cet objectif, cette ambition, ce cap clair vers lequel la gauche est forcée de s’orienter ? Cet article a pour objectif d’aller plus loin que les éléments de langage amenés par les porte-parole de la doctrine hollandiste, et d’affirmer que la social-démocratie hollandiste ne sert qu’à deux choses : trahir la lutte sociale en étant la bouée de sauvetage d’un néolibéralisme qui se meurt, et faire perdurer l’ordre bourgeois.

La radicalité qui sert à construire notre force politique est donc, plus qu’un choix, une affirmation de la nécessité d’ancrer notre action politique dans la transformation de la société. Là où la gauche réformiste ne peut répondre à l’urgence écologique et sociale car elle s’appuie sur des modèles économiques et industriels qui sont eux-mêmes responsables de cette crise, elle ne peut pas non plus donner une vision claire. C’est ce que nous voyons actuellement, avec un Parti Socialiste qui négocie et brade les idées construites la veille, et fait naître la désespérance. La transformation vers une société solidaire, humaniste et fraternelle, libérée du capitalisme et des dominations en vigueur, ne peut se faire sans radicalité. Nous aspirons à bouleverser radicalement la vie politique de notre pays.

Avant d’aller plus loin dans notre réflexion, parlons du cadre politique français qui est le nôtre depuis jeudi dernier. En ne censurant pas le gouvernement, le PS revient sur une mesure du programme du Nouveau Front populaire, qui affirmait « abroger immédiatement les décrets d’application de la réforme d’Emmanuel Macron passant l’âge de départ à la retraite à 64 ans » et non pas s’éterniser dans des négociations inutiles avec l’illégitime Premier ministre actuel. Le PS a négocié le programme sans rien obtenir, changé ses lignes rouges toutes les 12h et finit par protéger le gouvernement actuel en ne le censurant pas. Cette logique de compromission n’est pas celle pour laquelle nous avons été élu·es. Là où la défense de l’intérêt général et humain est notre seule boussole, le PS semble guidé par ses intérêts partisans et organisationnels.

À la jeune génération, nous pouvons dire (et c’est le but de cet article), que le réformisme social-libéral n’est pas la solution. Ni pour répondre aux crises, ni pour construire des stratégies politiques de conquête du pouvoir. Par cet article, j’essaye de vous transmettre des apports historiques et des réflexions permettant d’affirmer cette idée. 

La gauche de rupture, un essentiel à faire perdurer

La vocation des sociaux-démocrates est avant tout de « détruire la gauche de rupture »

Il est clair que l’objectif ultime de la social-démocratie est de maintenir l’ordre établi. Y compris en luttant contre les courants de rupture au sein de la gauche. L’actualité est là, à ce moment de la stratégie du hollandisme. Cette dernière consiste à neutraliser les voix de la gauche de rupture, pour éviter qu’elles ne fassent éclater les contradictions flagrantes de leur proposition politique. En cela, ils se présentent comme un rempart contre la radicalité en politique, tout en préservant les intérêts d’une élite bourgeoise qu’ils défendent par des réformes « responsables », « nuancées » et par de la négociation constante avec les organisations telles que les syndicats patronaux.

De leurs objectifs politiques comme stratégiques, les sociaux-démocrates n’hésitent donc pas à diaboliser ceux qui plaident pour une transformation en profondeur de la société et à les reléguer dans le camp de la violence politique ou de l’utopie irréaliste. Dans ce cadre, le rôle de la social-démocratie devient celui d’un conservatoire du système, bien plus que celui d’un moteur de progrès social.

L’existence d’une gauche radicale permet donc l’existence de la gauche tout court. Là où la prise de pouvoir des organisations social-démocrates n’ont cessé de nuire à l’organisation politique, syndicale et associative de gauche, nous réaffirmons que la transformation politique se fera par l’union du peuple autour d’un programme.

Nous, à la France insoumise, tenons le Nouveau Front Populaire et son programme de rupture.

Face à cette dérive, il est essentiel de maintenir une ligne de rupture, comme l’incarne La France Insoumise et le programme du Nouveau Front Populaire. Ne votant pas la censure, les ténors du PS font le choix de rompre avec le programme avec lequel ils ont été élus en juillet dernier. Pas nous. Le programme représente un projet de transformation nécessaire, radicale et populaire, loin des compromis avec le capitalisme et l’austérité. L’objectif n’est pas de gérer le système tel qu’il est, mais de le renverser pour instaurer une société de justice sociale, fiscale et de bifurcation écologique.

Le programme du Nouveau Front Populaire défend une répartition des richesses plus juste, une justice fiscale renforcée par l’imposition des plus riches du pays, une transition environnementale et la protection des services publics. Entre autres. Nous en sommes et nous en restons les défenseurs sans nuance ni résignation.

Le PS a cédé à ses fantômes de compromis et de compromissions

La social-démocratie en France a été incarnée dans les derniers mois par des voix symboliques, mais marginales. Le retour de l’impopulaire ancien Président de la République membre du Parti Socialiste, ou la percée spontanée de l’atlantiste aux aspirations macronistes Raphaël Glucksmann en sont les représentations. Si ces derniers se donnent des airs de remparts « mesurés et responsables » contre les dérives du néolibéralisme, ils ne sont en rien une menace pour cet ordre fait d’injustices et continuent de nourrir la machine économique qu’ils prétendent pourtant combattre. Sous les figures des François Hollande, Tony Blair ou Gerhard Schröder, le bloc social-démocrate s’est progressivement éloigné de ses racines sociales pour devenir un instrument de modération économique, en restant fondamentalement compatible avec le capitalisme globalisé.

Des relents libéraux

Le fait que le PS n’ait pas voté la motion de censure n’est pas anodin. Tout d’abord, il rappelle que dans les méthodes politiques, les anciens partis sociaux-démocrates véhiculent une sorte de complaisance envers le pouvoir en place et une culture du compromis qui amène à la trahison des masses populaires qu’ils affirment pourtant défendre. Au lieu de rompre avec le capitalisme financier, ils l’ont plutôt renforcé. La fameuse politique de l’offre, incarnée par des réformes du marché du travail ou des baisses d’impôts pour les entreprises, a permis au néolibéralisme de prospérer sous couvert de progressisme. Le CICE (Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi) introduit par François Hollande en 2013, en est un exemple flagrant : une mesure qui, loin de profiter aux salariés, a surtout permis d’enrichir les entreprises sans contrepartie ni résultat en termes d’emplois ou de conditions de travail. Au total, sous Hollande, c’est 20,6 milliards d’euros d’allégements des prélèvements obligatoires.

Pendant ce temps, les politiques de « flexibilité » du marché du travail ont précarisé des millions de travailleurs, le nombre de chômeurs de catégorie A a augmenté de plus de 585 000 par rapport à mai 2012, notamment chez les jeunes, les femmes et les immigré·es, en multipliant les contrats précaires, les bas salaires et les conditions de travail indignes. Le nombre de chômeurs en situation de handicap a par exemple augmenté de 65 % entre 2011 et 2015. L’augmentation de la pauvreté et du nombre de personnes sans-abri, loin d’être une priorité pour les gouvernements successifs, a été la conséquence directe de ces politiques. 

L’un des aspects les plus tragiques de la politique social-démocrate, notamment sous les gouvernements de François Hollande et d’Édouard Philippe, a été l’appauvrissement croissant des classes populaires. Là où la social-démocratie se revendique comme une voie possible pour réguler les inégalités de manière douce, ses choix économiques ont amplifié les inégalités. À l’image du mandat Hollande et de ce qui nous menace avec le budget du gouvernement Bayrou, l’application aveugle de politiques d’austérité et de choix politiques qui ne remettent pas en cause la domination économique d’une minorité appauvrit les classes populaires et accroît les inégalités en enrichissant les plus puissants. À l’écoute de la déclaration de politique générale de François Bayrou, nul doute sur ce à quoi va ressembler le budget qui arrive. Une austérité massive, des coupes budgétaires importantes, qui auront dans le réel tant de conséquences dramatiques dans nos écoles, hôpitaux, transports, collectivités territoriales, fonctionnement judiciaire, services sociaux…

La social-démocratie, au lieu de répondre aux besoins fondamentaux des citoyens en termes de droit au logement, d’accès à la santé, de bonne éducation et de sécurité sociale, s’est contentée de maintenir bien vivante l’injustice sociale et fiscale. 

La social-démocratie à l’heure de la fabrique du tremplin 

La séquence dans laquelle nous sommes est particulière. La peste brune impulsée et soutenue par les milieux bourgeois semble revenir. De chaque côté de l’Océan Atlantique, l’exemple est criant. Jeff Bezos, Vincent Bolloré, Elon Musk, Mark Zuckerberg et tant d’autres milliardaires mettent leur fortune au service des partis et idées réactionnaires, racistes, sexistes, homophobes… Ils le savent et s’en assurent par leur complicité : l’extrême droite n’est pas un danger dans la préservation de leurs intérêts, au contraire. 

À l’exemple du discours de Donald Trump cette nuit, l’extrême droite menace les droits et l’ensemble de ce qui fait société. La vigueur et la rapidité avec laquelle elle se normalise est due à la propagande installée et pilotée par les plus grandes fortunes nationales et mondiales, mais également à l’échec des politiques de la social-démocratie. 

Le libéralisme : un catalyseur de la montée de l’extrême droite

J’en ai déjà parlé. Sous François Hollande, en particulier, des mesures ont fait le jeu des politiques d’austérité et d’inégalités. Celui qui disait que son ennemi était la finance s’est finalement lié d’amitié avec l’auto-régulation des marchés économiques et l’ensemble des lois libérales en vigueur. L’abandon des engagements pris en 2012, notamment en matière de lutte contre le chômage et la pauvreté, a conduit à l’accroissement des inégalités.

La social-démocratie française ne fait pas exception à la règle. Lorsque son pouvoir politique s’installe, il finit par se perdre dans l’utilisation et la réutilisation de la sémantique d’extrême droite, et de l’influence de son contenu idéologique. La politique menée par le gouvernement social-démocrate s’est transformée, ouvrant grand la fenêtre d’Overton, n’a conduit qu’à fracturer la population, à blesser et à diviser. À l’exemple du Projet de Loi de déchéance de nationalité, porté par le binôme Hollande/Valls, les logiques identitaires et nationalistes sont normalisées et renforcées en 2016 par le PS, donnant ainsi une impulsion au discours de l’extrême droite.  

Le quinquennat de François Hollande a créé un terreau fertile pour l’extrême droite, disqualifiant la gauche (merci à Jean-Luc d’avoir permis à la gauche anticapitaliste et antiraciste de résister) et normalisant dans les institutions et dans le pays tout entier les rhétoriques et sémantiques véhiculées par l’extrême droite. Le néolibéralisme, qu’il soit issu de Thatcher ou des trahisons social-démocrates, est le préalable dans toutes les démocraties représentatives à la montée de l’extrême droite. Ces renoncements ont été interprétés comme une validation tacite des thèses réactionnaires. Au lieu de renforcer les solidarités, le néolibéralisme a concouru à les affaiblir, favorisant ainsi la montée en puissance de l’extrême droite qui tente toujours de s’accaparer la colère populaire sans défendre le peuple.

Pour une gauche qui ne baisse pas la tête

Pour conclure, nous pouvons résumer que la social-démocratie, en prétendant être le rempart contre la radicalité et l’extrême droite, finit par jouer un rôle d’accompagnement d’un système qui lui échappe. En s’alignant avec les intérêts du capitalisme, en renonçant à la transformation radicale de la société et en négligeant les aspirations des plus précaires, elle contribue paradoxalement à la montée des forces réactionnaires et à la destruction des acquis sociaux.

La vraie rupture, celle qui permet d’aller au-delà du néolibéralisme et de proposer un avenir digne et juste, ne pourra se faire que si la gauche de rupture, incarnée par des mouvements comme La France Insoumise, persiste dans son combat pour un nouveau modèle de société. La social-démocratie, quant à elle, risque de rester un sous-produit de l’ordre bourgeois qu’elle prétend contester, au service d’une gestion de l’existant plutôt que de la construction d’un monde meilleur.

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